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nastYndia

Il faut imaginer Kate heureuse ou l’exacerbation de l’absurde

De ces lèvres à la pulpe éclatante, écarlates. De ce creux des joues en guise d’abscisse, qui ordonne le désir. De ces yeux qui irisent une pulsion vertigineuse de couleur. De ce corps si juvénile, gracile, pourtant si femme. De ce charme expert qui opère jusqu’aux coeurs les moins tendres. De cette silhouette conductrice de séduction. Frappe chirurgicalement. De ces formes séductrices de conduction. Suggèrent l’afflux sanguin. De cette beauté violemment inexorable. En somme. Imaginons-nous qu’il ne reste rien. Sinon une lèvre fendue en deux. Des ecchymoses presque vivantes un peu partout sur le corps. Un hématome violacé parcourant le visage de la tempe au menton. Des yeux boursoufflés, en forme de fentes, et dont le rouge s’est mêlé au blanc jusqu’à le faire disparaître totalement. Des bras lacérés. Des jambes scarifiées. Quelques croutes purulentes. De-ci de-là. Un sentiment de l’absurde. Ici et maintenant.

L’expérience était d’autant plus probante qu’elle ne devait rencontrer nulle approbation. Car l’extinction de la beauté fait généralement jaillir une gêne. Aussi brutale que pourrait l’être une déferlante de touristes piétinant le sacré, foulant l’authentique et refoulant sa doctrine nauséabonde. Aussi triste que pourrait l’être un empire sans visage sur lequel cracher. Aussi pathétique que pourrait l’être un épisode de Beverly-Hills 90210 sans Dylan. Aussi douloureuse, finalement, que peut l’être un monde où Kate n’est plus Moss. Mais transfigurée. Défigurée. Moche. Tout comme le suicide – éthique et esthétique – auquel cette dialectique absurde de l’absurde conduit. Le suicide de l’un, comme s’il était responsable des images qu’il avait perpétrées. Le suicide de l’autre, comme s’il était coupable des sévices qu’il avait décrits. Il fallait pourtant imaginer Kate heureuse.

Encore une fois ce ne sont pas des morales que ces images proposent et elles n’engagent pas de jugements : ce sont des dessins. Ils figurent seulement un style de vie. L’amant, le comédien ou l’aventurier jouent l’absurde. Mais aussi bien s’ils le veulent, le chaste, le fonctionnaire ou le président de la république. Il suffit de savoir et de ne rien masquer. Dans les musées italiens, on trouve quelquefois de petits écrans peints que le prêtre tenait devant les visages des condamnés pour leur cacher l’échafaud. Le saut sous toutes ses formes, la précipitation dans le divin ou l’éternel, l’abandon aux illusions du quotidien ou de l’idée, tous ces écrans cachent l’absurde.

Albert Camus, Le mythe de Sisyphe

Format d’origine : 135

Ils avaient échangé leur chemise et leur bracelet et leur pantalon. Ça les faisait bien marrer, parfois. Cependant, Jimmy, lui, il gardait toujours sa casquette. Parce que sa casquette, Jimmy, il ne s’en séparait pour rien au monde. Parce que sa casquette, Jimmy, il la chérissait plus que tout. Et ça, Jack, il n’aimait rien de moins que ça. Et puis, Jack, l’étiquette de la chemise mauve à Jimmy, ça lui irritait terriblement la nuque. Parce que Jack, lui, il était du genre super sensible de la nuque. Et ça, Jimmy, il n’aimait rien de moins que ça. Alors, Jack et Jimmy, ce jour-là, ils tiraient quand même un peu la gueule.

Il l’aimait bien la chemise à carreaux que sa maman, elle lui avait offerte. Il en prenait grand soin. Des fois, histoire de déconner un peu, il faisait des tours sur lui-même. Histoire de voir si ses carreaux restaient bien en place. Ça le faisait bien rigoler. Cependant, ça filait la gerbe à tout le monde. Alors, avec le temps, on le prévint de cesser ses petits tours sur le champ et de se tenir à carreaux pour de bon. Mais Luke n’en faisait qu’à sa tête. Comme toujours, disait sa mère. Si bien qu’un jour, tandis qu’il était revenu chercher sa belle chemise à carreaux qu’il avait laissé sécher sur la corde à linge dans la cour, Luke ne retrouva pas sa belle chemise à carreaux qu’il avait laissée suspendue sur la corde à linge dans la cour. Et Luke resta inconsolable des jours et des jours. Jusqu’au jour de son anniversaire lors duquel sa mère lui offrit une belle chemise à motifs floraux.

John avait résolument troqué son vieux fantasme de succès au sein de la NBA contre le désir plus trivial mais non moins honorable d’afficher sur son front les couleurs des différentes nations médaillées aux jeux olympiques de Pékin. Il possédait donc 86 bandanas qu’il portait l’un après l’autre et jour après jour selon une méthode propre, rigoureuse et connue de lui seul, à l’exception de sa mère qui s’occupait encore de ses affaires sales. C’est Tim qui chique le paan et qui réfléchit beaucoup, qui a été si chic de lui filer l’idée. Depuis lors, John et Tim chiquent toujours le paan ensemble et connaissent un certain succès dans le quartier. Surtout John. Mais personne ne le dit, par respect pour les bonnes trouvailles de Tim.

Kimberley n’y résistait plus. Poussée par ses amies nombreuses et le bon goût qu’elles avaient en commun, elle succomba face à son envie terrible de signifier franchement à Big Jim que le bandana porté façon cambrioleur texan ne lui seyait pas si bien.

Non, ce n’était pas tant l’orthodoxie du corps et du lieu qu’il habitait et que même les volutes hallucinantes de fumée n’entamaient pas, mais plutôt le confort spartiate du couchage ainsi que le coffre cadenassé qui devaient receler, quelque part, pour quiconque, le sésame d’un punctum mystérieux. Aussi futile ou délirant fût-il, c’est malgré tout le moment que choisit Dylan pour envoyer son texto.

Le casier de bière était tout proche. Tout comme l’égalité homme-femme. Jane semblait pourtant perplexe.

Encore pleins de vie dans les yeux et de solvant dans le sang, ils virevoltaient et se foutaient pas mal de savoir que les States ne jouxtent pas le Punjab.

Humphrey, dans sa phase maniaque, ne pouvait s’empêcher de faire tournicoter les tourniquets sur le chemin du travail.

Michael s’était laissé dire que le cachalot nain, au combat singulier avec le tamarin noir à tête dorée, pouvait bien y laisser quelques plumes. David, quant à lui, pas né de la dernière pluie et ne se chauffant pas du même bois que Michael, émettait tout de même un doute sur la question.

Diego fulminait ferme. Il se disait en lui-même que c’était la dernière fois qu’il accédait aux caprices infantiles de Lucia. De plus, le match de foot était à présent sur le point de s’achever. Et quand bien même Lucia lui avait promis cette petite gâterie de retour à leur suite junior, il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il eût préféré des places pour le Super Bowl plutôt que de passer ce putain de week-end à Disney World. Ainsi, Diego fulminait ferme.

Hilary avait pris l’habitude de bercer son petit fils en lui racontant, chaque soir, l’un des 281 épisodes de l’inspecteur Derrick. L’histoire des péripéties de l’inspecteur agissait en effet comme du valium sur le petit Kevin qui, d’ordinaire, pouvait se révéler particulièrement turbulent. Hilary, par contre, peinait souvent à trouver le sommeil. L’idée que la mythique connivence née entre l’inspecteur Derrick et son acolyte Harry Klein n’exclût pas une aventure extra-conjugale, la chamboulait gravement.

George se tançait intérieurement d’avoir saisi au vol cette pensée choquante selon laquelle les envies soudaines et répétées de purée de pommes de terre de Kelly, sa femme, pussent être infondées.

James, lucide et philosophe dans l’âme, n’avait que très peu de considération pour sa jeunesse et pour Goethe. C’est, du moins, ce qu’il s’évertuait à dire. Palm Springs ne lui manquait pas outre mesure. Il est vrai, cependant, que la mode du mini-short laissait encore une insignifiante trace mémorielle et inconsciente que manifestaient sporadiquement des suées nocturnes abondantes. Néanmoins, James, stoïque et implacable, avait pour habitude d’affirmer que, désormais, la chaleur du foyer satisfaisait amplement ses désirs matures d’homme d’âge mûr. C’est, du moins, ce que James s’évertuait à dire.

Clint fumait beaucoup. On le disait sans peur. D’aucuns disaient même qu’il n’était pas sans reproches. Ses proches, d’ailleurs, savaient que pour percer dans le milieu, il avait fallu les avoir en acier. Et Clint n’en était pas à sa première cartouche. Ça, non. Car il fumait beaucoup. Ça, oui. Un peu trop, parfois.

Jason – dont l’empathie de Dylan à son égard avait progressivement causé la connivence et la confidence – évoqua Big Jim, son ami de longue date, en parlant tour à tour d’un dentiste mort d’un cancer du foie et d’une timidité maladive incurable en guise de causes. Ce soir-là, Dylan fut pris d’une migraine telle que même l’alcool ne parvenait généralement pas à causer ce remue-méninge chez lui. Dylan, en effet, ne se résoudrait jamais à faire la causette.

Penelope pétait littéralement un câble quand son petit copain disait d’elle qu’elle manquait d’allant.

Dylan se demanda subitement si la rencontre entre Jeanne Moreau et Miles Davis n’avait pas eu lieu au royaume du Danemark. Dans tous les cas, il y avait subitement quelque chose de cool dans l’air. Et le contact moite et râpeux du blue jean slim de Dylan avec l’assise en cuir noir de sa moto se fit subitement moins oppressant.

Depuis sa récente vasectomie, Ewan voyait son avenir d’un oeil serein.

La veille du jour où la vie de Forest devait prendre un tournant décisif, il ressentit un sentiment d’une fraîcheur grisante et euphorisante. En effet, sur le chemin des courses, il aperçut son reflet dans la vitrine du bandagiste. La découverte ne fut pas foudroyante. Elle se fit progressive. Elle se distilla en lui comme un sang neuf aurait fait place à ce vieux sang vicié qui lui parcourait les veines depuis si longtemps. Par l’effet d’une catalyse hors du commun, Forest ressentit pour la première fois de sa vie placide le bonheur cathartique de se trouver beau. Il liquida sa garde-robe constituée de costumes sombres et anodins et fit l’acquisition d’une chemise et d’un beau bermuda roses qui – comme le vendeur le lui promit – mettraient son teint en valeur. Forest se procura également les lunettes solaires indispensables à l’intégrité de son nouveau total look. Pour finir, Forest se rasa la moustache qu’il portait depuis sa puberté. Le soir-même, Sharon – sa femme – le quitta. Ce jour-là, Forest se réveilla seul en prenant conscience que son aventure narcissique commençait. Ce jour-là, Forest se masturba pour la première fois. Ce jour-là, il fallut voir Forest heureux.

Kurt se réjouissait ouvertement du fait que les pistes cyclables fussent aussi larges dans son nouveau quartier. Le loft dont Kyle et lui venaient de faire l’acquisition à prix démocratique semblait donc un bon investissement à moyen terme. Cependant, Kyle regrettait silencieusement le simple fait qu’il n’y eût pas de magasin bio à proximité immédiate. Car il aimait tant choisir lui-même ses fruits et ses légumes.

Franco l’attendait. Le terrain ressemblait à la houle sous son corps éreinté. Vague et tel que celui où Paolo déchanta définitivement. Et Franco l’attendait. Mais Dylan ne pouvait cesser de penser à son père. Son ombre. Le vague à l’âme. Sombre. Immobile et tourmenté. Tandis que Franco l’attendait. Seul et sombre, en compagnie de son ombre. Dylan ne désoûlait pas.

Depuis belle lurette, Claire éprouvait les plus grandes difficultés du monde à réprimer ses envies de chips aux pickles. Lorsque le manque la tenaillait et qu’elle errait en quête du paquet salvateur, elle pensait à Al qui l’avait quittée récemment pour une autre en raison de son haleine de fennec. Elle parvenait finalement à soulager sa conscience en s’imaginant déféquer l’intégralité des 500 grammes de chips aux pickles (ingurgités à la hâte) sur le visage si avenant de Al. Son psy lui avait suggéré cette image originale en guise de mécanisme défensif. Et, il est vrai, Claire ressentait depuis lors un sentiment nouveau et vibrant de légèreté.

Harry avait eu ouï-dire d’un tour gratuit. Il espérait à présent ne pas s’être déplacé pour rien.

Les frères Sigismond avaient beau être inséparables, ils ne parvenaient pas pour autant à s’encadrer. Il y en avait toujours un pour faire le mariolle ou pour avoir le dernier mot.

Dick ne cachait plus son désarroi. Ses amis étaient irrémédiablement trop nuls à un-deux-trois-piano. Dick prit donc la décision ferme de n’y plus jouer qu’à lui seul. Comme un grand. Comme un gland. Dick devait également apprendre que les plus sages décisions sont trop rarement enthousiasmantes.

Au grand dam de sa famille, Franky ne faisait jamais les choses à moitié. Evelyn, sa mère, lui avait simplement demandé de ramener du petit bois pour le feu et voilà que, au bout du compte, le doute s’immisçait légitimement dans l’esprit de Franky quant au fait de pouvoir hisser son beau fagot jusqu’au cinquième étage de l’immeuble sans ascenseur où ils vivaient déjà nombreux dans un deux pièces déjà encombré de toutes sorte d’objets volumineux. Evelyn se laissait toujours surprendre par la diligence de Franky.

Dylan se frotta ostensiblement la bouche après avoir craché par terre en jurant quelque chose dans sa barbe. Les petits bleds paumés à mentalité étriquée le mettaient systématiquement dans cet état.

Lorsque Phil sentit le frisson de la mécanique orgasmique lui parcourir l’échine alors qu’il achevait de se soulager au pied d’un arbre savamment choisi en raison de l’occultation quasi totale qu’il lui offrait, il comprit subitement qu’il était trop tard. Le moteur de l’autocar vrombissait déjà de plus belle sur l’autoroute.

Sigourney éprouvait depuis quelque temps une répulsion indicible à l’égard de Timothy. Elle ne souffrait plus aucun contact physique de sa part. Et l’idée d’un petit bisou la répugnait déjà au point de la faire vomir de grand matin. Ainsi, Timothy se vit forcé par sa douce Sigourney de porter le casque de moto en sa présence. Timothy était triste et puis, son cuir chevelu le gratouillait tout le temps. Seulement, Timothy, pour qui la vie prit un goût de légère amertume, ne savait pas que cette forme de torture sentimentale scellerait son destin. En effet, tandis que Timothy ouvrit un matin le tiroir du buffet double-corps afin d’en tirer la petite cuiller nécessaire à l’ingestion de son yaourt aux fraises quotidien, le scaphandre authentique posé au sommet du buffet en guise d’élément décoratif imposant, vacilla et vint s’écraser sur sa tête casquée. Timothy avisa le casque défoncé qu’il avait ôté et réalisa la chance qui avait été la sienne. Et lorsque Sigourney pénétra dans la salle à manger, il l’étreignit de toutes ses forces pour l’embrasser. Quelque temps plus tard, Sigourney mit fin à sa vie dans un tragique accident de moto. Car Sigourney ne portait jamais de casque.

Donna était du genre tête en l’air. Et, s’il est vrai que ce n’est pas toujours aisé de manger avec un truc en plastique qui vous colle au palais au point de devoir l’enlever systématiquement pour se récurer la bouche, trois jours (à peine) suffirent pour qu’elle oubliât son nouvel appareil dentaire sur son plateau repas. Ainsi, tout en affaire à l’idée de voir sa mère en colère, elle brossa la première heure de gym pour farfouiller derrière la cantine.

Dylan se rappela avec dégoût les barres de maintien tiédies et rendues moites par des mains toujours trop nombreuses dans les bus bondés qu’il prenait dans sa prime jeunesse pour se rendre à l’école aux heures de pointe. Dylan passa donc son chemin et passa ses mains propres dans ses cheveux propres tout en ignorant le coup de main qu’on lui demandât.

Le festival électro fut un échec retentissant. Il avait pris fin et fait place à la débandade générale suite à une panne de secteur irrésolue. Finn, sur le chemin du retour, avait consciencieusement enterré son surplus de tickets boissons en espérant qu’ils valussent encore quelque chose l’année suivante.

De mémoire d’homme, Bruce n’avait jamais été droit dans ses scandales. Personne ne fut donc surpris en apprenant qu’il avait fini au trou. D’aucuns prétendaient qu’il avait déjà touché le fond bien avant.

Enrico et Fred, férus de burlesque, avaient mis au point en amateurs un numéro grandiose doté d’un décor minimaliste. Mais, les heures de travail acharné prestées durant leur temps de loisir sur des aires de parking connues d’eux-seuls et loin de leur famille respective ne leur permirent malheureusement pas de décoller réellement. La communication n’était en effet pas leur fort.

Sean vivait l’instant comme un calvaire digne du mythe de Sisyphe. Il n’avait jamais été très doué au lancer de jerrycan et vivait les sempiternels quolibets de ses camarades – mieux charpentés que lui – comme un enfer.

La rectitude morale de Pierce contrevenait régulièrement à la soif inextinguible d’émancipation sexuelle qui dévorait Mildred de tout son être. A dire vrai, trente-trois ans de mariage ne suffirent pas à mettre en place les bases d’une communication saine entre les deux conjoints. Et le plan à trois que Mildred souhaitait suggérer à Pierce n’allait certainement pas arranger les choses.

Samantha avait oublié ce qu’elle voulait demander à sa soeur Susanna. Quant à Susanna, elle avait oublié que Samantha était sa soeur. Charlton, pour sa part, suivait les deux soeurs depuis deux bonnes heures, ne sachant plus laquelle des deux était sa femme. Samantha se rappellerait peut-être, à propos de Charlton, qu’elle voulait demander à Susanna ce que ce type pouvait bien leur vouloir à toutes les deux en les suivant comme un clebs partout où elles allaient. A leur retour, le personnel de la maison de repos leur ferait certainement un nouveau topo.

Sven ne se sentait pas trop à son aise à l’arrière de la Camino d’Axel. D’autant qu’Axel, par excès de coquetterie, avait préféré investir les étrennes que sa mère lui avait données en vue d’acquérir des lunettes de vue à la bonne dioptrie, dans l’achat de lunettes solaires du plus bel effet dont l’unique inconvénient était de ne plus voir au-delà de sa main lorsqu’il tendait son bras. Malgré sa crainte croissante, Sven, que la nature avait fait conciliant, ne dit rien de son appréhension à Axel. Tandis qu’Axel, que la nature avait fait susceptible, ne sembla pas remarquer que l’aiguille du compteur avait déjà franchi la barre des 70 miles à l’heure.

Bill, le baron de l’aménagement sanitaire, connaissait son heure de gloire grâce à la gamme Vichy de rideaux de douche de son cru dont il écoulait des stocks invraisemblables depuis l’apparition dudit rideau de douche dans un clip célèbre d’un chanteur de hip-hop non moins célèbre. Devenu respecté dans le quartier, certaines mauvaises langues et d’autres envieux du secteur persistaient à dire de lui que s’il avait inventé le rideau de douche au motif Vichy, il n’avait pas pour autant inventé le rideau de douche.

Tracy s’en voulait à mort d’avoir brossé les dernières heures d’éducation sexuelle. Elle manquait à présent d’inspiration.

Skippy, bien malgré lui, ne pouvait s’empêcher de réitérer la chose les jours de pleine acceptation de lui-même. Bobby, bien malgré lui, se devait de réitérer la chose les jours de pleine acceptation de lui-même de Skippy. Et c’était tout naturellement problématique.

Jennifer se demandait parfois ce que l’avenir pouvait encore lui réserver. Car, de surprise en surprise, ses rêves de jeune fille avaient été déjoués les uns après les autres. Et c’était bien surprenant. Car elle était belle. Et ni la bouteille de vodka, ni les deux paquets de Barclay qu’elle s’enfilait quotidiennement depuis bientôt dix ans n’avaient entamé sa beauté. Alors, Jennifer songeait toujours à partir. Cependant, Jennifer restait toujours à songer.

Sous le coup d’une mise à l’épreuve par le Tribunal de la jeunesse après son passage prolongé en IPPJ, le Kid se devait de mettre un frein à ses ardeurs violentes. Par respect pour se soeur Cherry qui – à la différence de leurs parents pas très aimants et peu respectables – prenait la situation du Kid à coeur, le Kid se forçait à brider ses pulsions gérontophobes. Il ne frapperait plus ses professeurs séniles. Du moins, pour l’instant. Car le Kid se sentait vraiment à cran, là.

David et Peter aimaient flâner après les cours de fac. Ils suivaient tous les jours le même trajet jusqu’à la cité en coupant à travers le centre par les grandes artères. Ils parlaient peu, mais ne s’ennuyaient jamais. Ils s’amusaient juste à observer le monde environnant. Parce que David et Peter trouvaient souvent les gens bizarres.

Courtney et Keira avaient tout pour s’entendre. Elles partageaient les mêmes points de vue philosophiques et soutenaient les mêmes causes politiques. Elles se rendaient chez le même cordonnier et préféraient par dessus tout le même dessert. Pourtant, lorsqu’elles courtisèrent le même amant, leur belle amitié vola en éclat. Elles décidèrent donc de se reconstruire mutuellement et de ne plus rien avoir en commun. Elles changèrent ainsi d’opinions politiques et philosophiques, de cordonnier et de crèmerie. Jusqu’au jour où, inexorablement, Courtney et Keira eurent à nouveau tout pour s’entendre. Jusqu’au jour où, inévitablement, elles tombèrent toutes deux amoureuses du même cordonnier.

Freddy avait le coeur gros comme ça. Cassandra lui avait dit qu’il en faisait toujours trop. Elle avait dit aussi qu’elle en avait gros sur la patate et que trop c’était trop et que quand c’est trop, c’est Tropico. Alors elle claqua la porte très fort en prétextant partir chercher un truc sucré à grignoter parce qu’elle avait besoin de se remonter le moral comme elle le faisait toujours quand elle l’avait dans les chaussettes. Et Freddy l’attendait là depuis tout ce temps. Avec un coeur gros comme ça. Sans rien pouvoir y faire.

Dylan ne savait trop quoi penser de ces types qui, la quarantaine bien tassée, érigent des petits pâtés de sable sur le coup de midi. Il préférait ainsi garder ses distances tout en se questionnant sur le type d’appétit que devait attiser cet hypothétique démon dont on parlait tant. Et tandis que Dylan s’éloignait en dandinant scrupuleusement sa silhouette moulée dans son jean slim sophistiqué, les cheveux brushés par le vent du large, son ventre hâlait déjà ses pensées vers des sphères plus clémentes. Dylan était effectivement mûr pour sa première bière de la journée.

La vie de Sidney prit un tournant décisif le moment où, à la place des sempiternelles parties de rikiki du vendredi soir entre voisins auxquelles il se livrait et se faisait systématiquement moter par la pharmacienne de garde, il prit connaissance de l’existence en ligne de sites gratuits de poker Texas hold’em. Sidney était donc pressé ce jour-là. Parce qu’on était vendredi et qu’une dure journée de labeur touchait à sa fin. L’excitation montait en flèche à l’idée de se retrouver bientôt en tête-à-tête avec son écran lcd treize-pouces-trois dans la pénombre bienheureuse de son studio au crépuscule et ce, pour une nuit de folie solitaire à laquelle seuls l’aube, des yeux secs et une rétention d’urine insupportable mettraient progressivement fin. Ce dont Sidney, qui roulait à présent à tombeau ouvert, ne prendrait néanmoins jamais conscience, c’est que la pharmacienne de garde en pinçait sérieusement pour lui depuis des dizaines d’années. Et le fait de percuter de plein fouet un camion citerne plein à craquer de benzine, en ce sens, ne l’avança pas des masses.

Thélonius avait une fois de plus abusé de la tarte tatin au calvados.

Michael vouait depuis toujours une admiration sans bornes pour Jason. Et les humiliations répétées que Jason fit connaître à Michael au cours de sa tendre enfance n’y changèrent rien. Bien au contraire, cette dévotion semblait s’accroître au fil des mésaventures que Michael pouvait vivre aux côtés de son ami de toujours. Ainsi, Michael riait à présent de bon coeur avec Jason en pensant aux sempiternelles séances de cow-boys et indiens au cours desquelles il devait systématiquement céder face à un Jason toujours plus grand, plus fort et plus convaincant, en endossant, non sans maugréer, le rôle de l’indien ou, pire encore, celui du mexicain que Jason prenait un malin plaisir à nommer Mentos fraîcheur. Ainsi, Michael en riait aujourd’hui, même s’il n’en était rien à l’époque et même si sa mère avait dû éponger les flots de larmes qu’il avait pu verser en rentrant à la maison. Michael aimait Jason de toutes ses forces et jubilait carrément de fierté quand ce dernier l’appelait son brother. Pourtant, ce fut quelque chose comme une pointe de ressentiment, un éclair d’animosité que Michael ressentit à l’égard de Jason lorsque, après avoir frappé la balle avec une force sans nom, que cette balle eût filé à une allure indicible et qu’elle se ficha dangereusement dans l’oeil de Joe, le frère cadet de Michael, Jason se mit à rire sans pouvoir s’arrêter et sans porter secours à sa victime. Joe, par ailleurs, dont la vue devait demeurer altérée à jamais, avait toujours vu cette liaison d’un mauvais oeil.